L’innovation et l’entrepreneuriat : Peuvent-ils coexister dans la bioéconomie?

Par : Rob Henderson, président, BioTalent Canada

Une entreprise qui évolue dans la bioéconomie devrait-elle embaucher un plombier pour calculer ses impôts? Ou, pour être plus explicite, l’un des plus grands défis auxquels la bioéconomie est confrontée au Canada consiste à déterminer si un scientifique doué peut ou ne peut pas également être un habile dirigeant d’entreprise.

Si l’innovation scientifique exige autant d’études, c’est qu’il y a une raison. Autrement dit, il faut connaître les règles avant de les enfreindre. C’est particulièrement vrai dans le domaine de la science – les inventeurs doivent comprendre la nature des molécules et des systèmes avec lesquels ils travaillent afin de découvrir de nouvelles façons de les manipuler pour créer un nouveau bioproduit ou processus. « Apprendre » les règles mène souvent les scientifiques au niveau du doctorat. Pas étonnant que la bioéconomie soit l’un des secteurs où le niveau d’instruction est le plus élevé au monde. Ces esprits scientifiques créatifs sont le moteur de la bioéconomie canadienne où les petites et moyennes entreprises (PME qui comptent généralement moins de 50 employés) constituent 80 % des sociétés de la bioéconomie au Canada.

Les scientifiques les plus brillants et les plus instruits sont, à juste titre, les créateurs des nouveaux bioproduits. Un tuyau : Ce n’est pas parce que vous pouvez agrafer et dégrafer une double hélice que vous pouvez bâtir et faire grandir une entreprise. Cela nécessite souvent une expertise différente.

L’historique de la plupart des grandes sociétés de la bioéconomie d’Amérique du Nord montre que les scientifiques sont rarement embauchés pour occuper des postes de direction. Il y a dix ou quinze ans, par contre, de nombreuses entreprises désireuses de se réorienter vers la recherche et le développement ont repris la formule du scientifique-chef de la direction. Comme les tendances économiques qui se dessinent semblent indiquer un retour du balancier, le débat se poursuit.

La principale question se résume à déterminer si les compétences d’un scientifique innovateur, comme la curiosité, la méticulosité et le scepticisme, et les compétences d’un dirigeant d’entreprise, comme la capacité de gérer, d’inspirer et de vendre, peuvent coexister dans une seule et même personne. Si la réponse à cette question est non, les acteurs de l’industrie peuvent continuer de maintenir le statu quo et de se tourner tour à tour vers le milieu scientifique et le monde des affaires afin de trouver les meilleurs candidats pour diriger leurs entreprises.

Certains établissements universitaires considèrent qu’il est possible de former un scientifique afin d’en faire un dirigeant d’entreprise avant ou après son ascension à un poste de direction. Des initiatives comme le programme combiné MBA/maîtrise en bioéconomie de l’Université de Calgary et le programme iSci de la McMaster University imaginent un monde dans lequel une seule et même personne peut être à la fois un innovateur scientifique et un entrepreneur. Le défi réside dans la possibilité d’ajouter quelques années de MBA à un cheminement universitaire qui est déjà très long et onéreux. L’autre possibilité, qui consiste à réduire une partie du programme scientifique, présente la difficulté de déterminer les matières qui devront être laissées de côté.

Les programmes d’études comme celui de l’université de Calgary pourraient régler le problème à plus long terme, mais qu’en est-il des dirigeants scientifiques qui occupent déjà des postes de direction dans le secteur? Les programmes de MBA destinés aux cadres apportent une solution, mais ils exigent un engagement très important en termes de temps à plus court terme et leurs coûts sont exorbitants pour des chefs de direction de plus petites entreprises et de sociétés en démarrage. C’est ici qu’entre en scène Anil Dilawri, qui fait partie d’un programme novateur qui est mené par Investir Ottawa, le champion de l’économie et du développement de la recherche pour la région de la capitale nationale. Son entreprise, Save it Like Sully, s’inscrit dans le programme Accélération des affaires d’Investir Ottawa, une initiative qui vise à encadrer, à former et à guider les entrepreneurs de l’est de l’Ontario qui proviennent de jeunes entreprises axées sur le savoir, y compris dans le domaine de la biotechnologie. Un entrepreneur en résidence est affecté à chaque entreprise qui participe au programme. L’entrepreneur en résidence collabore avec chaque entreprise à l’élaboration d’un plan de services précis et l’aide à répondre à ses différents besoins de mentorat, comme les compétences nécessaires pour réaliser des exposés dans le cas d’Anil Dilawri, cette activité étant le cœur même de son entreprise. Ce programme populaire aborde un défi qui ne concerne pas uniquement les petites entreprises en biotechnologie.

Comme les innovations sont à la base de la réussite de la bioéconomie au Canada et comme le monde a besoin d’une science accessible et pratique pour alimenter la croissance et rattraper les retards, ce défi devra être relevé de front par les gouvernements et les associations de l’industrie si le Canada tient à ce que sa bioéconomie demeure concurrentielle à l’échelle mondiale.